Journaliste web pas tout à fait normal
Ce qui est normal ne l'est pas, et vice versa
Dans ma quête de décrédibilisation de ma personne, j'ai envie de continuer à raconter ma vie pas normale. Mais comme tu ne me connais pas, et que je ne te connais pas (mais je te tutoie quand même), il faut bien commencer par le début. J'avais déjà écrit un billet sur mes plus anciens souvenirs de la maternelle, ma douce époque muette et réservée. Si tu sais lire, tu auras donc appris que j'étais sorti de mon petit cocon, mais ça, ça ne veut pas dire que je suis rentré dans le rang.
En CP, ça a commencé dès le premier jour. Faut dire que j'étais excité à l'idée d'enfin entrer dans ce qu'on appelait "la grande école", celle qui se trouvait de l'autre côté de la grille, je pouvais la voir depuis ma maternelle ingrate, je rêvais d'y entrer, de courir avec tous ces enfants heureux, je trouvais la maternelle tellement chiante et je ne rêvais que d'une chose : la fresque murale. Dans la grande école, quelqu'un avait eu l'excellente idée de faire réaliser une fresque murale représentant des commerces dans la cour de récré. Je me souviens de la boulangère à la gueule arrachée par le temps, du boucher aux joues bien dodues et des enfants à la tête trop grosse. Et la maternelle, elle, n'avait que des murs gris. Donc quand on m'autorise enfin à entrer par la grande porte de la grande école aux grandes fresques, une seule chose vient à mon esprit : toucher THE fresque. C'était un peu décevant. Mais mon exubérance aidant, j'ai trouvé une compagne de jeu très rapidement, on s'est amusé cinq minutes à faire semblant d'acheter des croissants. En plein jeu, j'entends comme des cris. Je me retourne, vois des files d'enfants de CP au CM2 en train de me regarder et le directeur, coupé dans son discours par ma caissière imaginaire qui me rendait ma monnaie imaginaire, à me hurler dessus pour que je retourne à mon rang. (Et voilà : l'école, ce sera ça, dans mon souvenir, des gens qui hurlent pour que je retrouve la voie la plus droite, le bon chemin. Ca ne m'a jamais vraiment intéressé, en vérité. J'aimais pas l'école, j'aimais pas les premiers de la classe, ceux qui avaient une belle gomme, les savons jaune radioactif des toilettes, le judo, le méchant maître M. D., le directeur, les couloirs, les chaises dures, les règles de maths au-dessus du tableau. En fait il n'y avait qu'un endroit et un moment que j'aimais à l'école, quand le temps et l'espace s'équilibraient harmonieusement, c'était la cour de récré à l'heure de la récré.) Ces gens qui vous hurlent dessus, à force, on ne les écoute plus, et on fait sa vie. J'étais un peu à part au début. Nul dans toutes les matières, j'ai failli redoubler dès le CP mais le directeur est personnellement intervenu. Dans son unique discours bienveillant à mon égard, ce petit monsieur chauve a raconté qu'il m'entendait lire à voix haute depuis son bureau. Et que ça l'enchantait. Il disait n'avoir jamais entendu un enfant lire aussi bien et que même si j'étais bon à rien, j'avais ça pour moi. Vient ensuite le CE1, et mon ennemie secrète. Celle qui ne s'est jamais rendu compte que je ne l'aimais pas, celle contre qui j'ai gardé une inimitié résolue jusqu'au CM2. Marie. La blanche Marie. La blonde Marie à serre-tête, croix autour du cou et pull Poivre blanc très cher. Marie, elle est restée dans ma classe du CP au CM2 et je crois pouvoir dire que c'était ma contradiction vivante. Elle était Française de souche, pas moi. Chrétienne, pas moi. Fille, et moi j'avais un zizi (et j'ai encore). Très bonne à l'école, alors que j'accumulais les sales notes. Sérieuse, proprette, bien habillée, avec un joli cartable, je ne vais pas te détailler mon style mais il ne devait pas valoir beaucoup plus que 50F. Marie, je ne l'ai pas aimée dès le jour où elle a voulu m'apprendre de force le "Je vous salue Marie" et que je lui ai rétorqué que je ne la saluerai pas, non mais. Elle représentait vraiment toute la normalité de mon école et elle y avait tellement de succès qu'elle était forcément rentrée dans le rang. Je la jalousais un peu, en fait. Et elle avait une si belle écriture qu'en CE2, dans un moment de folie où j'avais décidé de devenir sérieux, je me suis mis à côté d'elle et ai développé une tactique d'approche complexe qui m'a donné l'occasion de lui piquer un devoir écrit. Devoir que j'ai ramené à la maison et que j'ai consciencieusement recopié des centaines de fois pendant les vacances de Pâques pour pouvoir imiter son écriture. J'étais persuadé qu'en copiant ses jolies attitudes en classe (bras croisés et cahier bien parallèle à la trousse) et en développant la même écriture, j'eus pu devenir aussi brillant qu'elle à l'école. Inutile de dire que ça n'a pas marché, aujourd'hui j'ai une écriture ronde dont on m'a dit plusieurs fois qu'elle ressemblait à celle d'une petite fille. Vient le CM1. Le prof est un pochtron dégueu à moitié dépressif, on ne le revoit plus dès octobre. Arrive un remplaçant de 23 ans sympa, gentil mais ferme et qu'on avait l'extrême honneur d'appeler par le prénom, Rodrigue. Rodrigue souhaite que la classe crée une pièce de théâtre pour la kermesse, et nomme Marie la jolie catho responsable. Entourée de ses deux copines également premières de la classe, le trio s'amuse à créer une histoire autour des dieux de l'antiquité grecque, fait le casting, dessine les décors et exécute tout parfaitement comme des petites filles modèles. Mais Marie ne s'attendait pas à ce que mon machiavélisme dérangé prenne le pas.En fait, c'est un peu de sa faute. En faisant son casting, elle ne s'était sans doute pas rendue compte qu'elle l'avait établi selon son degré d'amitié avec chacun et les bonnes notes qu'ils avaient. N'étant ni ami avec elle ni doué en classe, j'apprends que je jouerai un paysan, dont la paysanne était la fille la plus grosse de la classe, ceux qui prient les dieux à genoux pour leurs récoltes. Une apparition de deux minutes dans la pièce. Comment ? Je suis un paysan, et en plus il faudrait que je fasse des prières à MARIE la déesse grecque ?! Je ne saurai jamais si son intention était de m'humilier, tout ce que je sais, c'est que je l'ai pris pour tel. Et profitant du fait qu'elle avait donné tous les rôles de figuration aux enfants d'immigrés qui composaient à l'époque une belle photo de classe de la France fraternelle, je suis allé les voir un à un en les convainquant que, forcément, Marie était raciste. Chacun s'est désisté, et en une après-midi la pièce tombait à l'eau. Vengeance. L'école veut te normaliser, mouler ton petit cerveau, t'apprendre ce que chacun doit connaître et surtout, te fait croire, comme tes parents et comme tous les adultes, que c'est pour ton bien. En développant ton imagination, l'école enferme ton imagination. En voulant révéler l'enfant intelligent qui est en toi, elle ne fait que te forcer à respecter les règles, elle t'enserre dans son conformisme et voudrait en plus que tu apprennes l'esprit de compétition. En quittant cette école où j'ai passé cinq ans de ma vie, je ne touchais déjà plus la fresque murale, la boulangère n'était alors plus qu'une peinture mal faite qui ne me rendait pas la monnaie. Pourtant, à travers la petite Marie, j'ai eu le sentiment heureux d'avoir pu dire merde au moins une fois à cette école sans qu'elle ne m'en tienne rigueur.La maternelle, je m'en souviens très bien. Tu me demandes de te raconter un souvenir de CE1, pas possible. Trou noir. Par contre, en maternelle, je me rappelle que j'étais le souffre-douleur de certains ; celui qui ne parlait pas ; le gosse bizarre qui ne voulait jamais finir sa sieste juste parce qu'il n'avait pas envie de sortir (même s'il ne dormait pas, en fait. Pas mal comme concept, ça, la sieste éveillée). Un gosse perturbé, tu me diras, mais je crois pas.
Même si, il faut dire que je ne l'ai pas très bien vécu, j'étais trop "différent", et je crois que ça a façonné pas mal mon caractère. On n'est pas comme on naît, on devient qui l'on est, et je suis devenu moi entre les feutres, les pains au chocolat et les joggings pourris des années 80 (heureusement, j'ai abandonné les joggings).
Lumière du matin, chagrin. J'aime pas cette ambiance froide dans la rue, la lumière triste de l'aube mal réveillée, j'aime pas être accompagné par ma soeur ou mon frère, et pire que tout, j'aime pas la maternelle. Ca sert à rien, sauf à me séparer de ma mère. D'ailleurs, j'ai fait un énorme scandale quand je suis entré en maternelle, je me souviens de ce couloir obscur, celui qui séparait la liberté de la prison (la cour des grands de celle des petits, en fait, je connaissais pas la prison à l'époque (et j'ai jamais connu en vrai, rassurez-vous)). Ma mère qui essayait de se dépêtrer de ma petite main, moi qui ne voulais pas lâcher la sienne, en criant, tout rouge, face à son ingratitude. Je crois que je lui en ai voulu, parce que pendant des mois, je n'ai pas parlé en maternelle. Pas un mot.
Je vous refais l'ambiance. Mon maître me demandait si ça allait, je le regardais de mes grands yeux ronds d'enfant pas si innocent. "Tu veux que je te parle ? Mais pour te dire quoi ? Qu'est-ce que tu t'en fous de savoir si je vais bien ?". V'là l'ambiance. Mais ça me convenait très bien. J'étais content parce que, même si je n'aimais pas la maternelle, j'avais trouvé, à 3/4 ans, le meilleur moyen de le faire savoir, par mon silence obtus. J'étais pas con, quand même.
Ce que je préférais à la maternelle, c'était quand on arrivait en classe. Notre maître, summum d'originalité, avait voulu qu'on eût tous un cahier rectangulaire horizontal, comme les cahiers de musique, ceux de la Mairie de Paris aux jolies couleurs, pour y faire le premier dessin du matin.
Je faisais toujours des bonhommes en commençant par les pieds. Des grandes jambes. Un torse un peu moins grand, de très longs bras avec des araignées au bout et évidemment, pas de place pour la tête. J'étais obstiné et malgré le petit espace qui restait en haut de la page, je faisais le cou et il ne me restait donc pas d'autre choix que de dessiner un visage digne de Tchernobyl, un crâne écrasé par un camion sur lequel je rajoutais de gros yeux et une bouche et évidemment, ben ça ne rentrait pas dans la tête. Ca, tous les jours pendant je ne sais combien de temps.
Visiblement inquiet, le maître a cru que j'étais perturbé (fallait juste nous donner des cahiers normaux, je t'aurais fait des superbonhommes trop bien faits). Il impose alors à ma mère de m'envoyer chez un orthophoniste. Ma mère a écouté, la pauvre. Parce qu'ils ont cru que j'avais des défauts d'élocution, puisque je ne parlais pas. Le truc, c'est que je n'avais pas envie de parler. C'est différent. Je parlais très bien à la maison, dans la rue, j'y étais à l'aise. Pas à la maternelle. Si petit, déjà incompris. Et c'est là qu'on arrive au trash : le jour où ma mère n'est pas venue me chercher à 16h30. L'école est finie, youpi, je me pose dare-dare sur les bancs où les mamans viennent chercher leurs mômes. Passent les minutes, elles paraissent des heures, je vois mes camarades s'en aller et je m'inquiète. Je ne le dis pas évidemment. Je suis seul sur le banc, on me pose des questions :Ca fait un petit moment que ça me trotte dans la tête, comme les jolis petits poneys trottants du manège que j'ai vu l'autre soir et qui m'ont fait penser que, oui, c'était la première fois que j'en voyais dans un parc d'attractions. La pensée infecte du "Mais c'est quand que tu vas commencer un blog, bon dieu de bon sang ?" me trotte dans la tête alors qu'on est en 2010, que les blogs c'est mort, que ça fait des années que je blogue déjà pour le boulot et que je me disais, quand les blogs étaient à la mode, "Mais voyons, tu vas quand même pas bloguer pour toi". Je suis con, des fois.
En 2010, ça change donc. Peut-être l'âge. Peut-être l'envie d'être enfin moi dans toute ma connerie. Je sais pas et puis de toute façon, à quoi bon se justifier ? Vous vous en foutez, en fait, non ?Bon mais tout ça pour dire donc que je commence donc un blog avec un thème donc bien précis auquel j'ai donc pensé l'autre soir (entre juin 2006 et avril 2010, ça j'en suis sûr). Vois-tu, lecteur de mon coeur, il se passe des choses dans le monde, autour de moi, en moi, bref pleins de trucs, que je trouve pas normales (les choses hein, pas les trucs, les trucs c'est "sont pas normaux" (enfin, "les trucs ne sont pas normaux")). Et puis, ben y a des choses normales. Genre le ciel est bleu, c'est normal. un ciel violet, c'est pas normal (quoique, un ciel violet ça arrive aussi, genre le soleil qui se couche, t'as vu). Je crois que mon exemple édifiant du ciel t'aura fait donc comprendre de quoi nous parlerons ici : de poneys. Nan. Des choses que je trouve pas normales. Et ça m'arrive souvent, des choses pas normales. Mais bizarrement, les gens trouvent ça tout à fait normal, pas moi. Les tracasseries administratives, par exemple, les gens ne trouvent pas ça normal. Ils se racontent leurs problèmes avec la CAF et autres et ils se disent "tu trouves ça normal, toi ?" Et leur perfide complice de répondre "Ben non". Faudrait m'expliquer alors, parce que moi je trouve ça tout à fait normal. T'as merdé avec tes papiers, t'es pas allé au rendez-vous, t'as sûrement une petite couille quelque part, eh ben c'est normal que la CAF te fasse souffrir, et compte pas sur mon empathie.Par contre, quand une copine me raconte ses problèmes de coeur pathétiques, et qu'elle me dit "j'avais pas de nouvelles depuis deux heures, je l'appelle, c'est normal", j'ai envie de lui dire, "attends, tu fais exprès d'être conne ? Tu crois que le harceler c'est normal ? Achète-toi une montre, putain" (t'as vu, je casse sec). Sur ce, Illustration avec une photo :